La Liberté

Tadej Pogacar, l’apprenti cannibale

Tadej Pogacar: le Slovène était intouchable cette année sur la Grande Boucle. © Keystone
Tadej Pogacar: le Slovène était intouchable cette année sur la Grande Boucle. © Keystone
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19.07.2021

Le jeune Slovène (22 ans) s’est imposé pour la deuxième fois sur le Tour de France. Et avec la manière

Tour de France » Le cyclisme s’est doté d’un apprenti «cannibale», le Slovène Tadej Pogacar, couronné hier pour la deuxième fois à l’âge de 22 ans sur le Tour de France, l’épreuve-phare de l’année qui s’est conclue par un sprint magistral du Belge Wout van Aert. Bien avant le troisième succès d’étape de van Aert, Eddy Merckx, jadis surnommé le «Cannibale» aux 525 victoires sur route, a lui-même adoubé Pogacar, déjà vainqueur d’un monument au printemps (Liège-Bastogne-Liège).

Au long des 3414 km de ce Tour entamé en fanfare par Julian Alaphilippe (pour la seule victoire d’étape française) et le Néerlandais Mathieu van der Poel, le Slovène a éteint tout suspense. D’autant plus rapidement que ses principaux opposants, le Gallois Geraint Thomas et surtout le Slovène Primoz Roglic (2e en 2020), ont chuté dès la troisième étape en Bretagne. Les malheurs de Thomas, vainqueur en 2018, ont symbolisé l’impuissance de l’équipe Ineos venue avec quatre leaders pour menacer les représentants slovènes – un petit pays transformé en plaque tournante du cyclisme – et repartie avec seulement une place sur le podium pour l’Equatorien Richard Carapaz.

Des rivalités tactiques

Comment réagira l’équipe numéro un du peloton, de loin le plus gros budget du WorldTour? Longtemps impériale dans le Tour, la formation de Dave Brailsford, sept fois victorieuse depuis 2012, a subi son deuxième revers consécutif. Sans jamais avoir pu menacer l’intouchable Pogacar. Le Slovène, irrésistible dans les deux étapes alpestres, s’est imposé dans les deux arrivées au sommet pyrénéennes. Dès le premier contre-la-montre, il avait déjà affiché sa supériorité. Le seul doute tenait à sa capacité à supporter le poids écrasant du maillot jaune, qu’il avait endossé à la veille de l’arrivée l’année passée. «Cette fois, il y a eu beaucoup plus de sollicitations. C’était plus difficile quand je n’étais pas sur le vélo. Mais, franchement sur le vélo, ça a été plus ou moins la même chose», a avoué le double vainqueur du Tour.

Pogacar, dont l’équipe UAE a marqué ses limites à plusieurs reprises, s’est sorti d’affaire à chaque fois, par le jeu des rivalités tactiques et des objectifs différents d’une équipe à l’autre. A Paris, son avantage sur le Danois Jonas Vingegaard (5’20’’) est la plus importante depuis le Tour 2014 gagné avec plus de sept minutes d’avance par l’Italien Vincenzo Nibali, lequel a quitté le Tour cette fois avant terme dans l’optique des JO de Tokyo. La sensation de la première semaine, le Néerlandais Mathieu van der Poel, a fait de même. «Il a explosé la course», a résumé Alaphilippe, champion du monde et de popularité sur les routes du Tour où le public a retrouvé sa place après une édition 2020 assombrie par la menace du Covid-19.

En 2021, la Grande Boucle a renoué avec ses habitudes, sa date traditionnelle du début de l’été, ses émotions fortes et ses chutes massives de la première semaine. Mais aussi la suspicion qui accompagne certains de ses acteurs (perquisition pour l’équipe Bahrain), les soupçons de dopage ou de tricherie mécanique, dans une course très éprouvante. La moyenne historiquement élevée traduit l’intensité de la bagarre quotidienne, surtout pour les succès d’étape tant convoités. «J’ai senti beaucoup de fatigue s’installer de jour en jour», a relevé Alaphilippe (30e du général), au diapason de la plupart des 141 rescapés (43 abandons). «C’était un Tour débridé voire sauvage», a confirmé le directeur de l’épreuve Christian Prudhomme, frappé par la jeunesse des premiers rôles, 22 ans pour Pogacar, 24 ans pour Vingegaard, mais aussi de van Aert et de van der Poel (26 ans) qui ont bousculé les scénarios.

«Triplé» phénoménal

«Il y a une nouvelle génération pour qui tout est permis, elle emporte tout sur son passage.» Si les difficultés prévisibles de l’ex-quadruple vainqueur, le Britannique Chris Froome (36 ans), classé dans les dix derniers, corroborent l’affirmation, un contre-exemple existe: Mark Cavendish. Vainqueur à quatre reprises, le Britannique (36 ans) a égalé le record de victoires d’étapes du Belge Eddy Merckx. Il a décroché son deuxième maillot vert du classement par points, dix ans après le premier. Mais, à Paris, il a subi la loi d’un coureur auteur d’une performance exceptionnelle. Pour s’être imposé dans l’étape du Ventoux, dans le second contre-la-montre et dans le sprint final, van Aert (26 ans) a réalisé un «triplé» phénoménal. Avant de partir pour les JO de Tokyo, dont il sera l’un des grands favoris. ats

Classements

Tour de France. Samedi. 20e étape, contre-la-montre entre Libourne et Saint-Emilion, 30,8 km: 1. Wout van Aert (BEL/Jumbo) 35’53’’ (51,50 km/h). 2. Kasper Asgreen (DEN) à 21’’. 3. Jonas Vingegaard (DEN) à 32’’. 4. Stefan Küng (SUI) à 38’’. 5. Stefan Bissegger (SUI) à 44’’. 6. Mattia Cattaneo (ITA) à 49’’. 7. Mikkel Bjerg (DEN) à 52’’. 8. Tadej Pogacar (SLO) à 57’’. 9. Magnus Nielsen (DEN) à 1’00’’. 10. Dylan van Baarle (NED) à 1’21’’. Puis: 19. Julian Alaphilippe (FRA) à 2’05’’. 23. Richard Carapaz (ECU) à 2’09’’. 26. Wilco Kelderman (NED) à 2’20’’. 31. Ben O’Connor (AUS) à 2’41’’. 47. Geraint Thomas (GBR) à 3’28’’. 76. Michael Schär (SUI) à 4’25’’. 101. Marc Hirschi (SUI) à 4’45’’. 104. Reto Hollenstein (SUI) à 4’56’’. 123. Chris Froome (GBR) à 5’28’’. 138. Silvan Dillier (SUI) à 6’04’’. 142 coureurs au départ et classés.

Dimanche. 21e et dernière étape, Chatou - Paris, 108,4 km: 1. Wout van Aert (BEL/Jumbo) 2h39’37’’ (40,9 km/h). 2. Jasper Philipsen (BEL). 3. Mark Cavendish (GBR). 4. Luka Mezgec (SLO). 5. André Greipel (GER). 6. Danny van Poppel (NED/INT). 7. Michael Matthews (AUS). 8. Alex Aranburu (ESP). 9. Cyril Barthe (FRA). 10. Max Walscheid (GER). Puis: 14. Silvan Dillier (SUI). 27. Michael Schär (SUI). 46. Stefan Küng (SUI). 63. Stefan Bissegger (SUI). 68. Marc Hirschi (SUI). 72. Tadej Pogacar (SLO). 77. Reto Hollenstein (SUI). 88. Richard Carapaz (ECU). 97. Jonas Vingegaard (DEN), tous même temps. 142 coureurs au départ et classés.

Classement général final: 1. Tadej Pogacar (SLO/UAE Emirates) 82h56’36’’. 2. Vingegaard à 5’20’’. 3. Carapaz à 7’03’’. 4. O’Connor à 10’02’’. 5. Kelderman à 10’13’’. 6. Enric Mas (ESP) à 11’43’’. 7. Alexey Lutsenko (KAZ) à 12’23’’. 8. Guillaume Martin (FRA) à 15’33’’. 9. Pello Bilbao (ESP) à 16’04’’. 10. Rigoberto Urán (COL) à 18’34’’. Puis: 19. Van Aert à 57’02’’. 30. Julian Alaphilippe (FRA) à 1h43’06’’. 41. Geraint Thomas (GBR) à 2h11’37’’. 49. Küng à 2h22’03’’. 58. Schär à 2h35’18’’. 59. Dillier à 2h35’43’’. 98. Hirschi à 3h24’38’’. 103. Bissegger à 3h31’35’’. 133. Chris Froome (GBR) à 4h12’01’’. 136. Hollenstein à 4h24’19’’.

Classements annexes. Aux points: 1. Cavendish 337. 2. Matthews 291. 3. Sonny Colbrelli (ITA) 227. Meilleur grimpeur: 1. Pogacar 107. 2. Wouter Poels (NED) 88. 3. Vingegaard 82. Meilleur jeune: 1. Pogacar 82h56’36’’. 2. Vingegaard à 5’20’’. 3. David Gaudu (FRA) à 21’50’’. Par équipes: 1. Bahrain-Victorius (Mohoric) 249h16’47’’. 2. EF Education First (Bissegger) à 19’12’’. 3. Jumbo (van Aert) à 1h11’35’’.


COMMENTAIRE

Le doute, encore et toujours

Ce Tour de France devrait être celui de la joie et de la satisfaction de voir une nouvelle génération casser les codes. Fini les petits trains de la Sky/Ineos asphyxiant la course, place à l’explication entre hommes forts du peloton. Voilà deux fois que Tadej Pogacar gagne le Tour de France en se débrouillant quasiment seul tout du long. Derrière lui, Jonas Vingegaard, isolé, a su faire oublier les déboires de Primoz Roglic, son leader. Richard Carapaz, lui, a été le seul survivant d’une équipe Ineos loin de ses standards.

Cela devrait être le marqueur d’une nouvelle époque, et pourtant tout est là pour nous en rappeler une bien plus sombre: celle des soupçons perpétuels. Dans un sport gangrené par les affaires depuis plus de 60 ans, la page semble ne jamais vouloir se tourner. Les doutes ne sont pas seulement permis, ils sont devenus la règle. Même pour les plus optimistes des fans de bicyclette, la présomption d’innocence est devenue un concept d’un autre temps.

Comment cela pourrait-il en être autrement au moment où Le Temps évoque des coureurs qui enquêtent eux-mêmes sur leurs confrères au sein du peloton, que la police perquisitionne l’équipe Bahrain-Victorious ou quand on voit que les vainqueurs des 20 derniers Tours de France ont été liés de près ou de loin à des affaires de dopage?Difficile dans ce contexte de ne pas remettre en question la victoire de Tadej Pogacar, qui, malgré sa fougue et sa sympathie, reste associé au scandale «Aderlass» secouant son pays depuis plus de deux ans.

Le cyclisme est un grand pourvoyeur d’émotions, les doutes font néanmoins perdre aux grands tours leur charme intrinsèque. Le vélo est beau, la victoire de Tadej Pogacar reste magnifique, mais elle le serait encore plus si, enfin, l’ère des soupçons pouvait être derrière nous. Patrick Biolley

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